19 avril 2010   


Les bistros : lieux politiques par excellence



Les bistrots disparaissent petit à petit et peu s’en émeuvent. Dans les années 1950 en France, ils étaient 200 000, aujourd’hui on en compte moins de 36 000. Qui peut dire combien en restera-t-il demain ? Pourtant les bistrots, malgré leurs apparences, jouent un rôle essentiel dans la société, ne serait-ce que pour la politique. Dans les discussions passionnées, qu’elles soient familiales ou amicales, il arrive souvent qu’un des protagonistes lance à la tête de son voisin : « Cela ne m’intéresse pas, c’est une discussion de bistrot » Cette phrase qui se veut anathème permet de clore le débat, car tout ce qui sortirait d’une discussion de bistrot ne serait pas sérieux et donc pas important. Quelle cruelle erreur ! En effet avec les librairies traditionnelles – elles aussi en déclin malheureusement – le café du coin reste un espace où la parole demeure libre, loin des censures médiatiques et juridiques opérées en haut lieu. Pour avoir la mesure du réel, rien ne vaut de plonger dans l’ambiance des bistrots. Ainsi, à toute heure du jour, il est possible d’y commander un ballon de rouge ou un petit noir, en lisant son journal papier - menacé aussi d’extinction par la société moderniste - pour commenter l’actualité, avec cette liberté de ton et de bon sens qui caractérisent si bien le Français. Ce dernier apprécie la convivialité, aime boire et se retrouver entre amis pour parler de tout et de rien.

Tuez les bistrots et vous porterez grandement atteinte au mode de vie des Français. Nous vivons à une époque dans laquelle il existe de plus en plus de moyens de communication, mais nos compatriotes se parlent de moins en moins. Les bistrots permettent de palier ce manque relationnel, en créant du lien social autour d’une vieille table accueillante ou assis au comptoir, le tout avec bien évidemment un verre d’alcool. Cependant ils tendent à disparaître et aujourd’hui, on n’en compte même plus un par commune. Les raisons sont connues et multiples : trop de charges, loyers excessifs, crise économique, interdiction de fumer, rançonnage des automobilistes… Dans certains villages de France, ce bon vieux bistrot offre la possibilité de se regrouper, car les commerces se raréfient voire baissent le pavillon. Il faudrait que la chute s’enrayât, pour maintenir dans notre pays, ces coins de liberté que nous apprécions tant et si utiles pour sociabiliser les pensées. La politique, pour vivre sereinement, doit pouvoir disposer de lieux où les idées circulent et sont débattues. La sclérose mentale qui tue notre pays, provient du fait que l’autocensure prime sur l’expression sincère, que le politiquement correct envahit les moindres discussions. Concrètement si tout le monde répète à l’envie les mêmes âneries, il ne reste pas grand-chose à se mettre sous la dent. Heureusement donc, qu’il existe encore les troquets pour y entendre des sons de cloche différents de ceux relayés par les médias.

C’est peut-être pour cela que le gouvernement ne tente pas sérieusement de les sauver ? Car il est encore possible d’y parler de tout, sans se voir frapper d’interdiction de consommer par le patron. On y écoute des propos intéressants et des blagues souvent drôles. Il n’est pas rare qu’après les avoir entendues dans ces lieux que les ploutocrates méprisent, on les retrouve ânonnées maladroitement par le dernier présentateur à la mode sur un plateau de télévision envahi par les strass et les paillettes, très loin du décor de l’authentique bistrot de quartier. Au fait, connaissez-vous la dernière que j’ai entendue ? Nous sommes en 2012. Une dame tombe dans la rue. Sarkozy qui passe par là lui dit : « Vous me reconnaissez ? J'espère que vous voterez pour moi ! » Elle répond : « Je suis tombée sur les fesses, pas sur la tête »


Franck ABED
Ecrivain, essayiste
www.franckabed.com


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