23 mars 2009   


Entretien avec l'abbé Le Gal (partie I)



Nous recevons cette semaine l’abbé Jocelyn Le Gal, membre de l'Institut Mater Boni Consilii en Italie. Cet entretien est l’occasion pour lui, de présenter ses arguments, ses idées et ses positions théologiques diverses et d’expliquer par exemple en quoi elles diffèrent de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X…

Nous le remercions d’avoir répondu à nos questions.

GENERATION FA8 : En guise d’introduction, pourriez-vous présenter votre institut et votre personne ?

En décembre 1985 quelques prêtres italiens de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X, société religieuse fondée par Mgr Lefebvre, sortaient de ladite Fraternité pour fonder à Turin l’Institut Mater Boni Consilii. c’est à dire l’Institut Notre-Dame du Bon Conseil (qui est donc une communauté “traditionnelle”). Avec la célébration du Saint Sacrifice de la Messe (la Messe de Saint-Pie V exclusivement), les prêtres de l’Institut entendent rendre à Dieu la gloire qui Lui est due; ensuite, pour tous ses membres, l’Institut entend représenter, en ces temps de désorientation, un instrument de persévérance dans la fidélité absolue au dépôt de la foi révélée par Dieu et proposée par le magistère infaillible de l’Eglise catholique. Les autres finalités de l’Institut sont : la diffusion de la dévotion à la Sainte Vierge, spécialement sous le vocable de Mère du Bon Conseil, la propagation de la bonne doctrine, avec une attention particulière portée aux problèmes théologiques contemporains, la lutte qui en résulte contre les hérésies opposées à la foi catholique, la formation intellectuelle, spirituelle et disciplinaire du clergé, la pratique des œuvres de miséricorde spirituelles et corporelles. L’esprit de l’Institut se résume en sa devise: Gloire à Dieu, fidélité à l’Eglise, sainteté pour soi, charité pour le prochain.
En ce qui me concerne, j’ai 33 ans. Avant d’être prêtre, j’ai poursuivi des études d’ingénieurs à Paris. Je connais l’Institut Mater Boni Consilii depuis 1999, j’y ai fait tout mon séminaire (en Italie) et ai été ordonné prêtre en 2005 par Mgr Geert Stuyver, lui-même membre de l’Institut. Depuis je viens très régulièrement à Paris pour y exercer mon ministère (la Messe, les sacrements, le catéchisme, l’organisation de conférences).
Pour aider nos lecteurs à mieux comprendre l’esprit de notre Institut, je souhaite ajouter quelques motifs qui m’ont pousser à rejoindre l’Institut Mater Boni Consilii. Avant de répondre à l’appel de la vocation, je m’intéressais un peu à la politique, et comme beaucoup de jeunes catholiques vers quinze ou vingt ans, j’aspirais à un réel changement face à la décadence croissante de la société moderne (je renvois ici par exemple à la rubrique “Qui sommes-nous ?” du site de Génération FA8, qui fait le même constat). Durant ces années, j’essayais de comprendre comment et où agir le plus efficacement possible. Déçu par la politique (et cela n’est sans doute pas étranger à ma vocation sacerdotale), déçu surtout du manque de clarté et de cohérence que je rencontrais dans nos propres courants de pensée, j’ai compris que le mal dont souffrait la société aujourd’hui était bien plus profond que le seul problème politique : il était devenu aussi un mal religieux. J’ai été de plus en plus convaincu que l’action la plus nécessaire aujourd’hui, le premier bien à rétablir n’était pas dans la politique mais dans le domaine religieux, dans le domaine de la foi (ce n’est pas ici une critique de l’action politique, au contraire ! et je salue le combat de Génération FA8 : il faut des combattants partout, dans le “temporel” et dans le “spirituel”). Avant de faire du bien aux autres et d’agir autour de soi, il faut commencer par faire du bien et agir en soi-même, dans son âme. Voilà en quelque sorte pour ma vocation, mais alors pourquoi choisir l’Institut Mater Boni Consilii ? Parce que cet institut représente à mes yeux la seule bonne réponse quant à la méthode (le retour aux principes sans concession) et quant à la position théologique (la seule réponse pleinement cohérente). Il ne s’agit pas de dire que seul l’Institut Mater Boni Consilii possède la vérité en 2009 (certainement pas ! et il y a des personnes de bonne volonté dans bien d’autres mouvements), mais que l’Institut Mater Boni Consilii  offre certainement une alternative à bien des égards unique aujourd’hui. Prenons un exemple, dans le domaine de la foi : la revue de Institut s’appelle Sodali-tium, nom repris du Sodalitium Pianum (association Saint-Pie V), ce mouvement voulu et appuyé par le Pape saint Pie X au début du 20ème siècle pour combattre les infiltrations du “modernisme” à l’intérieur même de l’Église. Le Sodalitium Pianum se revendiquait d’un catholicisme intégral. J’espère et je pense que c’est aussi, à notre humble niveau et malgré toutes nos imperfections, l’esprit de l’Institut Mater Boni Consilii.

GENERATION FA8 : Benoit XVI est selon vous un apostat. Quels sont les trois points marquants qui peuvent vous permettre d’en arriver à cette conclusion ? Pourquoi aucun haut dignitaire de l’Eglise ne tire cette conclusion ? Par le passé (dès Paul VI) personne de haut placé dans l’Eglise  n’en est arrivé à cette extrémité, comment l’expliquez-vous ?

Tout d’abord nous ne pensons pas que Benoît XVI soit apostat, et je suppose que vous nous confondez avec d’autres mouvements ! Cette confusion, même si je ne doute pas de la bonne foi de ceux qui la font comme vous, est un peu la tentation de l’amalgame et du simplisme (deux maladies contagieuses aujourd’hui hélas…). Dans votre question, il y a en réalité deux questions bien distinctes, et qui sont toutes d’eux très vastes :
 1° La première est d’ordre plus théologique et concerne la “question du Pape” : que faut-il penser de l’enseignement de Benoît XVI ? Est-il en continuité ou en contradiction avec l’enseignement traditionnel de l’Église ? Cette question renvoie bien sûr à tous les changements qui sont intervenus dans l’Église à partir du concile Vatican II (1962-1965) promulgués par Paul VI, et de façon plus générale depuis la mort du Pape Pie XII (en 1958).
2° La seconde est d’ordre plus historique et veut comprendre comment tous ces changements inédits dans l’Église ont pu avoir lieu.
Nous répondons à ces deux questions dans l’ordre.
— 1° Que faut-il penser du concile Vatican II et de ses suites, et des autorités ecclésiastiques qui ont imposé ces changements ?
Tout d’abord il faut dire que cette question, que beaucoup de fidèles catholiques se sont posée dans les années soixante est inédite. Jusque là ce genre de question ne se posait pas à la conscience des catholiques, ou en tout cas jamais de façon aussi forte. Pourquoi ? Parce que jusque là on avait jamais rencontré un tel tremblement de terre ecclésiastique. Certains textes de Vatican II sont en contradiction flagrante avec l’enseignement de l’Église avant Vatican II : par exemple l’Église a toujours condamné le droit à la liberté religieuse (l’acte de foi est un acte privé toujours libre mais, d’après la foi catholique, on ne peut réclamer devant l’État un droit public et social à exercer librement une autre religion : seule la vérité a des droits, l’erreur peut être tolérée – et il est souvent meilleur de la tolérer en raisons des circonstances – mais elle n’a aucun droit en soi), pour s’en convaincre on peut lire l’encyclique Quanta Cura du Pape Pie IX ou Mirari Vos du Pape Grégoire XVI. Il suffit de penser que les premiers chrétiens ont été persécutés dans l’empire romain justement parce que la foi qu’ils prêchaient était exclusive : les romains priaient tous les dieux, ils étaient prêts à prier celui des chrétiens aussi, mais les chrétiens refusaient de mettre leur vrai Dieu à égalité avec les autres faux dieux. Ce n’est pas là folie ou extrémisme, comme voudrait le faire croire souvent le monde d’aujourd’hui, mais c’était simple cohérence avec l’évangile. Comment est-il possible que l’Église catholique ait dit depuis le début que la liberté religieuse est une chose mauvaise en soi, et que le concile Vatican II ait dit, au contraire, que la liberté religieuse est un droit fondé sur la nature même de l’homme ? (Lors de l’anniversaire de la déclaration des Droits de l’Homme, fin 2008, le Vatican a répété que la liberté religieuse appartenait à la loi naturelle, c’est à dire à ces lois divines absolument irréformables, et Benoît XVI avait déclaré devant les Démocrates Chrétiens italiens en 2006 que la liberté religieuse est un droit fondamental et irréformable). Au-delà de la question de fond de la liberté religieuse, personne ne peut nier qu’il y ait là une contradiction entre ce qu’enseigne le concile Vatican II et ce qu’enseignait l’Église avant. Et ce n’est pas un problème d’époque, de circonstances : non, Pie IX et Grégoire XVI d’une part, Paul VI d’autre part disent qu’il s’agit d’un enseignement irréformable… C’est quand même un gros problème.
Pour prendre un autre exemple actuel, on peut citer la question de l’œcuménisme (par ce terme on désigne désormais le dialogue entre tous les chrétiens : catholiques, orthodoxes et protestants). Avant le concile Vatican II, le catéchisme enseignait qu’on est dans l’Église ou qu’on y ait pas (on dit qu’on est “en communion” avec l’Église ou pas “en communion”) : on apprenait ce principe avec l’adage “Hors de l’Église point de salut” (qu’il faudrait bien expliquer pour le comprendre exactement). Cela peut sembler dur et extrémiste à beaucoup aujourd’hui, mais c’était tout simplement cohérent. Le concile Vatican II a inventé, pour les orthodoxes et les protestants, le concept de la “communion imparfaite” avec l’Église : ainsi les orthodoxes et les protestants ont un bien dans l’Église. Au-delà de la question de fond de cette doctrine de l’œcuménisme, personne ne peut nier qu’il y a une nouveauté qui contredit la foi “d’avant”. Cet exemple est actuel parce qu’il décrit la situation dans laquelle se trouve la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X depuis que Benoît XVI a retiré le décret d’excommunication le 21 janvier dernier : la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X se trouve dès lors dans l’étonnante situation de revendiquer un statut (celui de la communion imparfaite) qui est fondé sur une doctrine qu’elle rejette absolument (celle de l’œcuménisme de Vatican II)… Ce n’est pas le maximum de la cohérence.
Je voudrais prendre un troisième et dernier exemple, très simple, des problèmes graves que posent le concile Vatican II et ses suites à la conscience de tout catholique : la réforme liturgique. Suite à Vatican II est arrivée une chose inimaginable dans l’Église : le bouleversement de la Messe et de tous les sacrements dans les années 1968-1975. Pour bien comprendre de quoi il s’agit, rappelons à nos lecteurs que les sacrements sont ces moyens institués par le Christ (qui est Dieu lui-même) pour donner la grâce aux hommes. Puisqu’ils viennent de Dieu lui-même, l’Église n’a pas pour rôle de les améliorer, elle n’a d’ailleurs pas le pouvoir de modifier la nature même de ces sacrements, mais son rôle est de protéger et de transmettre fidèlement ces pierres précieuses de la vie de la grâce en nous. Au lieu de cela, la réforme liturgique a été une véritable révolution au sens le plus fort qui soit. Dans un but vraiment catholique ? Pour s’approcher davantage de Dieu ? Non, dans un but œcuménique, c’est à dire un but humain et bien peu catholique (voir ce qu’on a dit de l’œcuménisme dans le paragraphe précédent), but avoué à maintes reprises : on pourrait citer des pages et des pages qui le disent. Nous ne citerons que le “père” de la nouvelle messe, Mgr Bugnini : “l’Église a été guidée par l’amour des âmes et le désir de tout faire pour faciliter à nos frères séparés le chemin de l’union, en écartant toute pierre qui pourrait constituer ne serait-ce que l’ombre d’un risque d’achoppement ou de déplaisir” (Documentation catholique, 4 avril 1965). C’est une intention très louable et très belle… mais à quel prix ? au prix de la foi et de la vérité ? au prix de “toute pierre”, même la pierre angulaire ? et ne lit-on pas là implicitement un mépris incroyable pour l’Église : cela signifierait que l’Église et tous ses saints, notamment tous ses missionnaires, et surtout les martyrs, n’ont pas eu à cœur eux-aussi pendant vingt siècles “l’amour des âmes et le désir de l’union” ?! Et si Mgr Bugnini a raison, cela signifie que Benoît XVI, en permettant de nouveau la Messe de Saint Pie V, s’oppose désormais depuis juillet 2007 à “l’amour des âmes et le désir de l’union” ? Permettez-nous de douter de la pureté d’intention de Mgr Bugnini et de ses collègues. Voilà en vérité des pensées très peu catholiques et très peu charitables, mais bien révolutionnaires. La nouvelle messe n’est pas tout, et on pourrait encore parler des cérémonies du baptême qui ont été dévastées, du sacrement de la confirmation où on utilise désormais parfois une huile (pour le Saint-Chrême qu’utilise l’évêque en faisant une onction sur le front du catholique) qui a été considérée comme invalide pendant vingt siècles (toute huile végétale qui ne soit pas l’huile d’olives), ou encore de l’extrême-onction (le sacrement des mourants) qui est donné désormais parfois dans des conditions (en l’absence de danger de mort) où l’Église l’a toujours considérée invalide pendant vingt siècles. Comme vous le comprenez, il ne s’agit pas de petites modifications superficielles ou de problèmes passagers, mais bien de difficultés essentielles. Pour finir avec un argument très simple à comprendre pour tous : la nouvelle messe est acceptée par les protestants. La vision qu’ont les protestants de la Messe est à l’opposé de la foi catholique, inconciliable avec elle : les catholiques croient à la présence réelle (la présence de Dieu dans l’hostie consacrée) et pour les catholiques la Messe est essentiellement un sacrifice (le Très Saint Sacrifice de la Messe, qui renouvelle réellement sur l’autel le Sacrifice du Calvaire réalisé il y a 2000 ans à Jérusalem) ; les protestants refusent absolument la présence réelle (pour eux l’hostie reste du pain et seulement du pain) et la messe n’est pas un sacrifice (Luther, le premier fondateur du protestantisme, avait cette conception en horreur) mais sert à commémorer, à nous souvenir du Sacrifice du Calvaire. Or les théologiens protestants disent que la nouvelle messe de Paul VI est bonne pour eux aussi :
-  “Avec la nouvelle liturgie, des communautés non-catholiques pourront célébrer la Sainte Cène avec les mêmes prières que l’Église catholique. Théologiquement c’est possible” (Max Thurian, célèbre luthérien de Taizé, La Croix, 30/05/1969).
- “Rien dans la messe maintenant renouvelée ne peut gêner vraiment le chrétien évangélique” (Siegvalt, théologien protestant, Le Monde 22/11/1969).
- Deux canons nouveaux (c’est à dire deux nouvelles versions de la prière essentielle de la messe) de la nouvelle messe présentent une “structure qui correspond à la messe luthérienne” (F. Schultz, célèbre théologien protestant, 15/05/1972)
Comprenez-bien : il ne s’agit pas d’abord d’un problème de latin, ni de sens dans lequel tourner l’autel, ni des éventuels abus qui ont lieu un peu partout, mais de ce qu’est la nouvelle messe elle-même dans sa célébration la plus rigoureuse et la plus digne… On ne peut pas même dire que la nouvelle messe est ambiguë, qu’elle peut avoir un sens catholique et un sens protestant : c’est impossible si on a une idée de l’abîme qui sépare la théologie protestante de la foi catholique sur la Messe ! On ne peut que conclure que la nouvelle messe est protestante : est-ce trop dur, est-ce une conclusion extrémiste ? Non, c’est simplement cohérent après la lecture de l’opinion des théologiens protestants les mieux préparés (nous renvoyons vos lecteurs à d’autres ouvrages sur tous les détails de la réforme liturgique). Si maintenant vous réalisez que la Messe est ce que l’Église a de plus précieux pour Dieu (pour rendre le culte d’adoration à Dieu), pour elle-même (pour la vie surnaturelle qui l’anime) et pour les hommes (c’est le moyen le plus efficace pour obtenir de Dieu les grâces dont nous avons besoin), vous comprenez que la situation est objectivement extrêmement grave. Nous terminons en précisant que – contrairement à ce qu’a dit Benoît XVI en juillet 2007 dans le Motu Proprio Summorum Pontificum qui “libéralise” la Messe traditionnelle – l’intention de Paul VI était bel et bien d’interdire la célébration de la Messe traditionnelle (Discours consistorial du 24 mai 1976) : “L’adoption du nouvel Ordo Missæ n’est certainement pas laissée à la libre décision des prêtres ou des fidèles (…). Le nouvel Ordo Missæ a été promulgué pour prendre la place de l’ancien, après une mûre délibération et afin d’exécuter les décisions du Concile”. (Nous ne sommes pas les seuls à le dire. Récemment, l’abbé de Tanoüarn, un prêtre en pleine communion avec Benoît XVI, l’admettait lui-aussi, sur Radio-Courtoisie).
Voilà donc un fait bien établi : il y a des contradictions (nous n’avons cité que la liberté religieuse, l’œcuménisme et la réforme liturgique, mais le désastre de Vatican II va bien au-delà – collégialité (on pourrait citer un récent discours de Benoît XVI lors de l’angélus en février 2009), personnalisme, théologie de l’épiscopat, etc. – et touche à peu près tous les domaines de la foi catholique) insolvables entre avant Vatican II et après, des contradictions qui ne sont pas qu’apparentes, ni sur des points secondaires et qui peuvent évoluer, mais des contradictions sur les points définitifs de la foi et sur ce que l’Église compte de plus précieux. Il y a une vraie rupture, une rupture doctrinale profonde et sans aucun précédent.
Toutes ces réformes engagent l’autorité de Paul VI qui les a imposées : sont-elles conformes ou opposées à la foi catholique ? “À cette Foi, néanmoins, la conscience catholique est liée pour l’éternité. Le vrai catholique est donc mis, par la promulgation de la nouvelle messe, dans une tragique obligation de choix” (comme le dit une étude sur la nouvelle messe d’un théologien célèbre avant le concile, le Père Guérard, étude remise à Paul VI par deux cardinaux). De quel choix s’agit-il ? D’accepter ces réformes (mais alors refuser ce qu’était la foi catholique jusqu’ici) et donc l’autorité qui les promulgue, ou refuser ces réformes et l’autorité qui les a imposées (c’est à dire refuser l’autorité de Paul VI, refuser de reconnaître en Paul VI le Pape de l’Église catholique, le Vicaire du Christ) : il n’y a pas de troisième choix. Cela peut paraître dur et extrémiste, surtout qu’il s’agit d’une affirmation très difficile à accepter pour un catholique, d’une affirmation exceptionnelle et très dure à entendre, mais à nos yeux c’est tout simplement cohérent. Ce refus de reconnaître Paul VI comme Pape s’applique de la même manière à Jean-Paul II et à Benoît XVI puisque eux aussi professent les mêmes erreurs, et eux-aussi défendent (et même célèbrent chaque jour) la nouvelle messe. Remarquons tout de suite que ceux qui défendent cette affirmation (c’est à dire qui affirment, pour parler en terme plus théologiques, la vacance du Siège Apostolique) le font pour des motifs de foi avérés, non pas pour des impressions ou pour des probabilités, ni pour des sentiments.
Il faut tout de suite rappeler que ces conclusions, si dures semblent-elles, s’appuient sur d’autres points très solides de la foi, notamment la sainteté et l’infaillibilité de l’Église. L’Église ne peut se contredire dans son enseignement quand elle parle de la foi et de la morale (infaillibilité dogmatique), l’Église ne peut rien donner de mauvais aux fidèles, dans la liturgie notamment (infaillibilité pratique). Nous ne prendrons qu’un exemple très simple à compren-dre : le plus grand des docteurs de l’Église (pour cela on l’appelle le “docteur commun”, qu’on peut tous suivre communément), saint Thomas d’Aquin (1225-1274) enseigne que le simple fait que l’Église accepte un rite liturgique dans les sacrements nous garantie que ce rite liturgique est efficace (il fait venir la grâce), bon pour nos âmes, sanctifiant. Donc pour saint Thomas d’Aquin la bonté d’un rite liturgique vient directement de la sainteté de l’autorité qui le promulgue. A contrario, si un rite est mauvais (comme la nouvelle messe qui plaît aux protestants et leur va très bien), il ne peut venir de l’Église. Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire, mais l’essentiel du raisonnement de ceux qui défendent la vacance du Siège est là. Nous ajoutons simplement qu’on peut trouver sur le site internet de notre revue Sodalitium, dans différents numéros de la revue Sodalitium, tous les détails et les citations qui apportent de nombreuses preuves à ce raisonnement, notamment sur l’infaillibilité et la sainteté de l’Église (notamment le n°47).
Pour conclure sur cette question, je souhaite ajouter que cette conclusion ne suffit pas à elle-même à résoudre tout ce débat sur la situation de l’Église aujourd’hui : elle fait venir d’autres interrogations (notamment celle de savoir si l’Église peut continuer sans un Pape à sa tête ?). Pour être exact, il faut alors préciser que l’Institut Mater Boni Consilii embrasse la position théologique du Père Guérard (1898-1988, ce célèbre théologien catholique que nous avons déjà cité était membre de l’Académie Pontificale de Saint Thomas, ancien enseignant à l’Université Pontificale du Latran et à l’université dominicaine du Saulchoir en France), plus connue sous le nom de “Thèse de Cassiciacum” (du nom de la revue de théologie dans laquelle elle a été publiée). Selon cette position, nous nous estimons contraints par la foi à refuser à Paul VI et à ses successeurs l’autorité pontificale, mais nous reconnaissons leur élection par le conclave ; et nous affirmons aussi qu’ils restent, au sens strict du terme, catholiques (bien qu’ils professent des doctrines qui ne sont pas celles de la foi catholique, mais les deux choses ne sont pas contradictoires). En termes scolastiques et selon la distinction enseignée déjà auparavant par le grand commentateur de saint Thomas aux XVème-XVIème siècle, le cardinal Cajetan, puis reprise par saint Robert Bellarmin, ils sont “papes” matériellement mais pas formellement (une matière sans forme, un peu comme un corps sans âme pour l’autorité), pour la raison que, ne poursuivant pas le bien de l’Eglise et enseignant l’erreur et l’hérésie (il est bien entendu que l’élu du conclave peut poser un obstacle interne, conscient ou non, à la grâce), s’ils ne rétractent pas d’abord leurs propres erreurs, ils ne peuvent en aucune façon recevoir de Jésus-Christ l’autorité pour gouverner, enseigner et sanctifier l’Eglise.
—2° Pourquoi aucun haut dignitaire de l’Eglise ne tire cette conclusion ? Par le passé (dès Paul VI) personne de haut placé dans l’Eglise  n’en est arrivé à cette extrémité, comment l’expliquez-vous ?
Cette deuxième partie de la question est plus historique et humaine que théologique. Nous y apporterons plusieurs réponses.
a) Même s’il était vrai qu’un haut dignitaire de l’Église n’ait tiré cette conclusion, les arguments de foi avancés auparavant demeurent : les contradictions sur la foi demeurent. Or ce genre d’argument humain ne peut rien devant les certitudes de la foi (nous rappelons que la foi est une certitude, non pas un sentiment, ni même un probabilité, la foi est certaine par sous essence même : elle se fonde sur l’autorité de Dieu).
b) Même s’il était vrai qu’aucun haut dignitaire de l’Église n’ait tiré cette conclusion, on peut comprendre cela en voyant d’autres faits similaires. Comment est-il possible par exemple que l’avortement soit légalisé (et demain l’euthanasie), qui plus est dans des sociétés démocratiques (donc avec l’aval de la majorité de la population). Comment est-il possible que les Allemands aient mis Hitler au pouvoir et l’ait laissé déclarer la guerre tout autour de lui jusqu’à saigner à mort l’Allemagne elle-même ? Comment est-il possible que la France soit dans une décadence aussi effrénée (et qui ne s’arrête pas) sans que nos gouvernants successifs y mettent un terme ? On peut dire que la population est manipulée, que des groupes réalisent ce travail de sape dans l’ombre, ou trouver d’autres arguments humains : c’est la même chose dans l’Église qui est aussi une société humaine (exactement l’Église est une société à la fois humaine et divine, et le côté divin est plus important en elle que le côté humain, mais ce côté humain reste… humain !). Si vous lisez l’histoire du concile (par exemple les livres bien connus désormais : Le Rhin se jette dans le Tibre de Ralph Wiltgen, Iota Unum de Romano Amerio), il est désormais établi que des minorités ont influencé le concile dans l’ombre. Dans le titre du premier livre cité ici, le Rhin désigne les épiscopats d’Allemagne (l’abbé Joseph Ratzinger était alors présent comme théologien du cardinal Frings, l’un des chefs de file du courant progressiste), de France et du Benelux. D’autre part, l’un des éléments psychologique et sociologi-que à prendre en compte pour comprendre comment cette révolution a pu avoir lieu est le désir enivrant de s’adapter au monde qui a pu s’emparer d’un grande nombre de prêtres, des évêques et des cardinaux (le Pape saint Pie X a écrit déjà avec angoisse, il y a un siècle, que cette perversion profonde des esprits avaient touché même des évêques). Notamment ce désir épouse parfaitement l’idée, généralisée en Occident depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, que la société et la pensée humaine évoluent nécessairement (on peut l’appeler évolutionnisme, ou progressisme, ou modernisme dans la religion catholique). On retrouve cela chez tous nos contemporains (qui pensent tous que la religion doit s’adapter, mais la religion n’est-elle pas le rapport de l’homme à Dieu ? or Dieu change-t-Il ?…), et même en-dehors de l’Église (tous les débats de société sur l’avortement, la contraception, l’euthanasie, l’homosexualité, l’homoparentalité le montrent).
c) La situation de l’épiscopat en France, après le concile et encore aujourd’hui, donne une réponse éclatante à votre question : comme le rappelle souvent Jean Madiran, aucun évêque français ne s’est opposé publiquement au moment du vote de la loi sur l’avortement, en 1975. C’est incroyable ! Et pourquoi ce silence ? Parce qu’ils faisaient partie des progressistes, ou des lâches. C’est triste, mais c’est très humain. Encore maintenant, les évêques français ne perdent jamais une occasion de s’opposer à la ligne moins progressiste de Benoît XVI : ils ont fait tout le possible, de façon parfois très peu élégante et très peu pastorale, depuis juillet 2007 pour s’opposer à “libéralisation” de la Messe de Saint-Pie V, ou pour prendre position contre la levée, par Benoît XVI en janvier dernier, de l’excommunication des évêques de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X…
d) Il faut rappeler que le concile Vatican II s’est déroulé à beaucoup d’égards comme une révolution dans l’Église (récemment, sur Radio Courtoisie, l’abbé Guillaume de Tanoüarn parlait lui-même à propos de Vatican II d’une “révolution”). Ici il est opportun de rappeler qu’au début du concile a eu lieu comme un double coup d’État :
1° Rejet de la liste des Pères proposé par le secrétaire du concile (Mgr Felici) d’après les commissions préparatoires comme étant aptes à être élus aux commissions conciliaires : ce rejet a eu pour but de mettre en place des hommes plus progressistes. Romano Amerio décrit cet épisode : “Le cardinal Liénart, l’un des neufs présidents (du concile), ayant demandé au cardinal Tisserant, qui présidait, la permission de parler, et celle-ci lui ayant été refusée conformément au règlement (…), rompant la légalité (et cela aux applaudissements de l’assemblée) s’empara du microphone, etc.” Le très sérieux Romano Amerio (qui reconnaît Paul VI et ses successeurs et n’a rien à voir avec l’Institut Mater Boni Consilii) parle lui-même “d’une rupture de la légalité”, mais toujours avec l’appui de Jean XXIII, et se pose même la question d’une éventuelle “conspiration”.
2° tous les schémas préparatoires, ces textes qui avaient été préparés par des commissions préparatoires compétentes lors d’un incroyable travail de maturation de plus de trois ans avant le concile lui-même, et qui devaient servir de base aux travaux du concile, toute cette matière théologique (sauf le schéma sur la liturgie, parce qu’il était suffisamment ambigu pour les progressistes comme le montre la réforme liturgique qui en le dernier fruit) a été arbitrairement rejeté en bloc, au début du concile, par une minorité progressiste (avec l’appui, nécessaire, de Jean XXIII). La marche du concile “fut investi par les forces progressistes. Nous l’avons éprouvé, senti, et quand je dis ‘nous’, j’entends la majorité des Pères du concile à ce moment-là” témoigne Mgr Lefebvre (dans sa biographie écrite par Mgr Tissier de Mallerais). Le cardinal Tisserand témoignera auprès de Jean Guitton que ce refus avait été prémédité par un groupe d’évêques dont il faisait partie.
e) Il est essentiel de comprendre que ce double coup d’État s’est accompli avec le soutien actif de Jean XXIII puis de Paul VI. C’est là l’argument essentiel : avant Vatican II, il était inimaginable pour des évêques et des cardinaux de s’opposer à la volonté du souverain pontife, surtout dans les circonstances si solennelles d’un concile. On le comprendra mieux quand nous parlerons, à la question suivante, de la place du pape dans la foi catholique (l’obéissance au Pape est la chose la plus catholique au monde). La plupart de ceux qui ont eu des doutes se sont inclinés devant la volonté manifeste de Jean XXIII puis de Paul VI. Ici il faut faire un travail d’historien pour se replacer dans le contexte si différent du nôtre. C’est ainsi que Mgr Lefebvre a fini par apposer sa signature sur tous les documents conciliaires, y compris celui de la liberté religieuse, alors qu’il l’a combattu pendant le concile et jusqu’à sa mort. Certains diront qu’ils ont été clairement convaincus que Paul VI n’était pas Pape seulement au moment de la promulgation de la nouvelle messe, en 1969, soit quatre ans après le concile. Pendant le concile, il était humainement presque impossible d’arriver clairement à une conclusion aussi incroyable : les hommes ont besoin de temps pour comprendre. On peut citer encore l’épisode de la signature du schéma préparatoire sur la liturgie (le schéma qui allait être présenté aux Pères du Concile, le seul qui ait été gardé parce qu’il était suffisam-ment progressiste) : “Jean XXIII appela son Secrétaire d’État [le cardinal Amleto Cicognani] et le pria d’aller trouver son frère [le cardinal Gaetano Cicognani, président de la Commission pré-conciliaire pour la liturgie], et de ne revenir qu’une fois que le schéma aurait été dûment signé. Le 1er février 1962, le Secrétaire d’État alla donc voir son frère dans son bureau et l’informa du désir du Souverain Pontife. (…) Le vieux cardinal était au bord des larmes, il agitait le document en disant : ‘On veut me faire signer ça, je ne sais que faire’. Puis il posa le texte sur son bureau, prit une plume et signa. Quatre jours plus tard, il était mort” (Ralph Wiltgen, Le Rhin se jette dans le Tibre).
Pour faire comprendre l’importance du poids de l’autorité de Paul VI contre toute réaction, on doit citer un épisode héroïque de la vie du Père Guérard. Ce dernier a enseigné la théologie pendant de nombreuses années à l’université du Latran à Rome (l’université du Pape, la première université du monde catholique). En 1968 il a reçu un hommage public appuyé de ses pairs pour toute son œuvre théologique. En 1969, dès l’année suivante et malgré sa grande autorité de théologien à Rome, il a été renvoyé du Latran comme un mal propre après son opposition déterminante à la nouvelle messe : cela vous fait comprendre ce que risquait les hauts dignitaires de l’Église qui s’opposait publiquement à Paul VI… Hélas il ne s’en est pas trouvé beaucoup d’aussi courageux que le Père Guérard. C’est triste, mais n’est-ce pas, hélas, profondément humain ? (cette lâcheté ou ce désir des reconnaissances et des titres, appelons-la comme on veut, est encore plus présente hors de l’Église, bien entendu).
f) La question, tout à fait légitime, que vous posez s’explique aussi par une grande ignorance des événements : ce n’est pas un reproche que nous vous faisons, mais une constatation hélas quasi générale, surtout auprès des jeunes, même des jeunes “traditionalistes”. En deux mots, rappelons simplement que 1° la position prédominante du “traditionalisme” à ses débuts (dès 1962) était celle de la vacance du Siège, 2° que c’est la FSSPX (surtout par l’aura de son fondateur) qui a détourné à elle à partir de 1975-1976 ce mouvement “traditionaliste”. Pour le lecteur curieux d’en savoir plus, on peut trouver de nombreuses citations et preuves historiques sur le site de notre revue Sodalitium.
g) Pour finir, il faut tout de même affirmer que de nombreuses réactions de hauts dignitaires de l’Église se sont faites entendre pour s’opposer à toutes ces réformes (lire pour cela l’histoire du concile, et notamment du Cœtus internationalis Patrum emmené par Mgr Carli). On pourrait citer notamment Mgr Ngo Dinh Thuc, archevêque au Vietnam, ou encore l’évêque d’Aoste en Italie qui a quitté le Concile, trop écœuré par ses innovations, et il y en eut beaucoup d’autres. On pourrait citer, contre la réforme liturgique, nombre de hauts dignitaires de la curie romaine qui ont refusé la nouvelle messe et ont continué à célébrer (mais souvent en secret : on ne l’a su qu’après leur mort) la Messe latine de toujours. On doit citer aussi l’opposition du groupe de théologiens et de canonistes qui se sont opposés à la nouvelle messe avec le Bref Examen Critique de la nouvelle messe, dont le rédacteur principal fut le Père Guérard (nous possédons les manuscrits de ce Bref Examen Critique rédigés de la main même du Père Guérard). Il faut citer encore l’autorité des cardinaux Ottaviani (Préfet du Saint-Office jusqu’en 1968, donc le “numéro 2 ou 3” du Vatican, en charge de la pureté de la foi) et Bacci pour appuyer leur action (ils n’ont été que deux à signer le Bref Examen Critique parce que le texte a été rendu public plus tôt que prévu, contre l’avis des auteurs : une fois public, personne n’osait plus le signer ! Soulignons que ce Bref Examen Critique reste, après 40 ans, le texte de référence pour tous ceux qui s’opposent à la nouvelle messe, même pour Jean Madiran, pour la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X ou pour les communautés traditionnelles qui sont revenus dans la pleine  communion avec Vatican II. Voir à ce sujet différents témoignages passionnants sur l’histoire du “traditionalisme”), et citons leur terrible et désormais célèbre affirmation : la nouvelle messe “s’éloigne de façon impressionnante, dans l’ensemble comme dans le détail, de la théologie catholique de la sainte Messe, telle qu’elle a été formulée (au) concile de Trente” (c’est à dire au concile qui s’est précisément opposé au protestantisme, au 16ème siècle). Enfin, il faut citer l’une des principales figures de cette opposition : Mgr Lefebvre (rappelons en deux mots qui il a été : archevêque de Dakar, délégué apostolique pour l’Ouest africain – dont le Pape Pie XII dira qu’il était son “meilleur délégué apostolique”, un délégué apostolique est l’équivalent de nonce pour les pays de mission – , assistant au Trône pontifical, membre de la Commission préparatoire au Concile, supérieur général de la plus importante congrégation missionnaire à son époque : la Congrégation du Saint-Esprit, les Spiritains). Aux côtés de Mgr Lefebvre depuis le concile, il ne faut pas oublier Mgr de Castro Mayer (évêque brésilien). Aucun d’eux, nous direz-vous, n’a soutenu que Paul VI n’était plus Pape ? Il ne fait aucun doute que Mgr Lefebvre l’ait dit et écrit  à maintes reprises (il a été jusqu’à parler “d’anti-Christ”). Il ne fait aucun doute non plus pour Mgr de Castro-Mayer. Pour les autres, ils n’ont pas osé hélas, mais lire par exemple le cardinal Ottaviani, Préfet du Saint-Office dire que le nouvelle messe est contraire au concile de Trente, c’est, en théologie romaine, lire implicitement un doute sérieux sur la légitimité de Paul VI.

(suite)



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